Le miroir de la rue de Bourg
I
Élodie Margerand comptait les vitrines de la rue de Bourg comme d’autres comptent les moutons. Onze ans qu’elle remontait cette pente chaque matin, du Flon jusqu’à la place Saint-François, et onze ans que la même boutique de maroquinerie lui renvoyait son reflet dans sa devanture impeccable. C’était devenu un rituel, presque une superstition : si son reflet était là, droit et net entre les sacs en cuir fauve, alors la journée tiendrait ses promesses.
Greffière au Tribunal cantonal, elle avait l’âge où l’on commence à se regarder de biais. Quarante-sept ans. Un visage que les hommes avaient trouvé joli sans jamais le trouver beau, et qui se fanait maintenant avec la discrétion d’une chose qui n’a jamais fait de bruit. Des rides au coin des yeux, une lassitude installée sous les pommettes, cette manière qu’a la peau, passé un certain âge, de glisser vers le bas comme si elle cherchait déjà le repos.
Elle n’en parlait à personne. Pas à Bernard, son mari, ingénieur à l’EPFL, qui regardait davantage ses écrans que sa femme. Pas à ses collègues du Palais de justice de Montbenon, dont les conversations ne dépassaient jamais le périmètre des dossiers et de la météo sur le Léman. Elle gardait cela pour elle, comme une dette honteuse, et chaque matin elle interrogeait la vitrine de la rue de Bourg avec l’anxiété sourde d’une femme qui demande pardon à son propre reflet.
C’est une cliente du Tribunal qui lui glissa le nom. Une affaire de succession, une héritière trop parfumée venue de Genève, dont la peau avait l’éclat impossible des choses récemment refaites. Le Dr Vauthier, avait-elle murmuré en signant son procès-verbal, comme on confie une adresse de contrebandier. Un cabinet à Ouchy. Il ne prend que sur recommandation. Il ne fait pas dans le spectaculaire — il fait dans l’invisible. C’est tout son génie : on ne voit rien, et pourtant on a vingt ans de moins.
L’invisible. Le mot avait travaillé Élodie pendant des semaines. Ce n’était pas la beauté qu’elle voulait — elle savait depuis longtemps que la beauté ne lui était pas destinée. C’était l’invisibilité du temps. Effacer non pas son visage, mais ce que les années avaient écrit dessus sans lui demander la permission.
II
Le cabinet du Dr Vauthier occupait le premier étage d’un immeuble cossu de l’avenue d’Ouchy, à mi-chemin entre la place de la Navigation et le lac. Plaque de cuivre patinée, sonnette discrète, pas d’enseigne. Rien qui pût trahir la nature du commerce. Élodie était descendue par le M2 jusqu’au terminus, puis avait longé le quai sous un ciel de novembre couleur d’étain, le lac plat et lourd à sa droite, les Alpes de Savoie noyées dans la brume de l’autre côté.
La salle d’attente sentait le cèdre et quelque chose de plus froid, d’antiseptique, dissimulé sous le parfum. Pas de magazines, pas de musique. Une seule autre patiente, une femme dont l’âge était devenu indéchiffrable, qui fixait le mur avec un demi-sourire et ne tourna jamais la tête.
Le Dr Vauthier la reçut sans la faire attendre. Un homme grand, sec, aux mains d’une finesse troublante — des mains de pianiste, ou de prestidigitateur. Ses yeux étaient d’un gris si pâle qu’ils semblaient sans fond. Il ne lui demanda pas ce qu’elle voulait. Il la regarda longuement, en silence, et ce fut elle qui finit par baisser les yeux.
Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soupçonner les abysses. Leïla Slimani
« Vous ne voulez pas être plus belle, dit-il enfin. Vous voulez redevenir vous-même. C’est beaucoup plus rare. Et beaucoup plus difficile. »
Élodie sentit ses yeux se mouiller. Personne, en quarante-sept ans, n’avait nommé son désir avec autant de précision.
« La plupart des chirurgiens taillent dans la chair, reprit-il en se levant pour faire le tour de son bureau. Ils coupent, ils tendent, ils remplissent. C’est grossier. C’est de la menuiserie. Moi, je ne touche presque pas au corps. Je travaille sur l’image. »
Il s’arrêta derrière elle, et elle vit son reflet à lui apparaître dans la grande vitre qui donnait sur le lac, juste au-dessus de son propre reflet à elle.
« Le visage que les autres voient, Madame Margerand, n’est pas votre visage. C’est l’idée qu’ils s’en font. Et le visage que vous voyez dans le miroir n’est pas non plus votre visage : c’est l’idée que vous vous en faites. Entre les deux, il y a un écart. Tout mon art consiste à corriger cet écart. »
Elle ne comprit pas vraiment. Mais la voix était douce, et les mains posées un instant sur ses épaules étaient chaudes, et elle signa le formulaire qu’il lui présenta sans le lire — un seul feuillet, sans en-tête, sans logo, dont elle ne garderait aucun souvenir précis sinon qu’elle avait écrit son nom au bas.
« L’intervention est indolore, dit-il. Vous ne sentirez rien. Vous ne verrez rien, d’ailleurs — ni avant, ni pendant. Seulement après. Le changement viendra de lui-même, jour après jour. Soyez patiente. Et surtout : ne vous fiez pas trop aux miroirs pendant la convalescence. Ils mentent toujours un peu. »
Elle se rappellerait cette phrase plus tard. Bien plus tard, et trop tard.
III
Les premiers jours, il ne se passa rien.
Élodie reprit le chemin du Tribunal, remonta la rue de Bourg, interrogea sa vitrine de maroquinerie. Le même visage fatigué la regardait. Elle se demanda si elle n’avait pas été dupée — si le Dr Vauthier n’était pas l’un de ces charlatans qui font payer le vide. Elle chercha à le rappeler. Le numéro qu’il lui avait donné sonnait dans le vague, sans messagerie.
Puis, le sixième matin, elle vit.
Ce fut imperceptible. Dans la devanture de la rue de Bourg, les coins de sa bouche étaient remontés d’un millimètre. La lassitude sous ses pommettes s’était dissipée, comme une buée qu’on essuie. Elle s’approcha, le cœur battant, posa le bout des doigts sur sa joue. La peau était lisse. Plus ferme. Plus jeune.
Elle faillit pleurer de joie sur le trottoir, entre la maroquinerie et la chocolaterie d’à côté, devant les passants pressés qui descendaient vers Saint-François.
Le lendemain, le changement s’était accentué. Le surlendemain encore. Chaque matin, le miroir de la rue de Bourg lui livrait un visage un peu plus net, un peu plus lisse, un peu plus jeune. Bernard ne dit rien — mais Bernard ne disait jamais rien. Ses collègues ne dirent rien non plus. C’est tout son génie, songea-t-elle. L’invisible. On ne voit rien, et pourtant.
Elle se sentait revivre. Elle riait plus fort, marchait plus vite, remontait la rue de Bourg avec l’allégresse d’une femme à qui l’on a rendu quelque chose.
Ce ne fut qu’à la fin de la deuxième semaine qu’elle commença à avoir peur.
IV
Car le visage ne s’arrêtait pas.
Le rajeunissement aurait dû atteindre un palier, se figer sur le souvenir d’une Élodie de trente ans, de vingt-cinq. Mais il continuait. Les pommettes montaient encore. Le nez s’affinait sans qu’aucune lame ne l’eût touché. La mâchoire se redessinait, plus nette, plus dure. Les yeux remontaient lentement vers les tempes, prenant une obliquité qui n’avait jamais été la sienne.
Le visage de la vitrine ne rajeunissait plus. Il devenait quelqu’un d’autre.
Élodie passa une nuit entière dans la salle de bains de son appartement de la rue du Petit-Chêne, à fixer le miroir au-dessus du lavabo, à comparer ce qu’elle voyait avec les photographies anciennes étalées sur le rebord. Le doute s’installa, glacial : et si le miroir de la salle de bains lui montrait son vrai visage, et la vitrine de la rue de Bourg, un mensonge ? Ou l’inverse ?
Elle se précipita le lendemain à Ouchy. L’avenue était balayée par la bise, le lac hérissé de petites vagues blanches. Elle pressa la sonnette discrète. Pas de réponse. Elle pressa encore, longtemps, le doigt blanc sur le cuivre.
Une porte s’ouvrit — celle du voisin. Un homme âgé, en pantoufles, tenant un petit chien gris contre sa poitrine.
« C’est pour quoi ? »
« Le Dr Vauthier. Le chirurgien. Je dois le voir. »
L’homme la regarda comme on regarde une malade.
« Il n’y a aucun docteur ici, Madame. Cet appartement est vide. Le vieux Monsieur Rochat est mort il y a trois ans, et personne n’a jamais repris le bail. Vous devez vous tromper d’adresse. »
Élodie recula d’un pas. Sortit son téléphone des mains tremblantes. Chercha le mail de confirmation, la fiche de rendez-vous, le moindre fil — tout avait disparu. Comme effacé. L’historique de ses appels ne gardait nulle trace du numéro. Le formulaire qu’elle avait signé n’existait dans aucun tiroir de sa mémoire avec assez de netteté pour qu’elle pût jurer l’avoir vraiment tenu entre ses doigts.
L’homme au chien referma sa porte. Élodie resta seule sur le palier, au premier étage d’un immeuble cossu de l’avenue d’Ouchy, devant la porte close d’un cabinet qui n’avait, semblait-il, jamais existé.
V
Elle remonta vers la ville par le funiculaire, le M2 qui grimpe sous le ventre de Lausanne comme un ver dans une pomme. Coincée entre des étudiants de l’UNIL qui riaient de choses sans importance, elle fixait son reflet dans la vitre noire du wagon, dans le tunnel où il n’y avait rien d’autre à regarder.
Le reflet souriait. Légèrement. Un sourire qui n’était pas le sien — un sourire qu’elle ne formait pas. Elle pinça les lèvres, serra les dents. Le reflet, lui, continuait de sourire avec une douceur tranquille, presque tendre, comme s’il savait quelque chose qu’elle ignorait encore.
À la station Lausanne-Flon, elle descendit en titubant, traversa l’esplanade balayée par le vent, et se mit à chercher son reflet partout, fébrilement, dans chaque surface que la ville lui offrait. Les baies vitrées du MUDAC sur la plateforme. Les portes de verre d’un café de la rue de Genève. Le flanc poli d’un tram qui passait. Le pare-brise sombre des taxis alignés. Partout, le même visage. Lisse. Parfait. Étranger. Et partout ce sourire qui la précédait d’une fraction de seconde, qui anticipait ses mouvements au lieu de les suivre, comme si ce n’était plus le reflet qui imitait la femme, mais la femme qui peinait à rattraper le reflet.
Elle pensa devenir folle. Elle pensa à l’EPFL, aux médecins du CHUV qu’elle pourrait consulter, aux mots qu’elle emploierait — Docteur, mon reflet ne m’obéit plus — et à la lumière de pitié qui s’allumerait alors dans leurs yeux. Elle ne dirait rien à personne. Elle remonterait la rue de Bourg, comme chaque matin, et elle attendrait que cela passe.
VI
Cela ne passa pas.
Une semaine plus tard, un lundi, elle marchait sur la place de la Riponne, sous les colonnes massives du Palais de Rumine. Le marché commençait à se monter, les maraîchers du Gros-de-Vaud déballaient leurs caisses dans le froid, et la place résonnait du bruit clair des étals qu’on dresse.
C’est là qu’elle la vit.
Une jeune femme marchait vers elle, venant de la rue Haldimand. Même manteau — son manteau, le gris à col montant. Même écharpe, nouée à gauche, exactement à gauche. Même démarche un peu pressée, le buste légèrement penché en avant. Et le visage. Le visage. Celui de la vitrine, celui des trams et des taxis et du wagon du M2. Lisse, parfait, les yeux remontés vers les tempes, la bouche figée dans ce demi-sourire qu’Élodie connaissait maintenant mieux que le sien.
La femme passa à côté d’elle sans la regarder. Sans la voir. Elle se dirigeait vers le centre, vers la rue de Bourg, du pas tranquille et assuré de quelqu’un qui rentre chez soi, qui va vivre une journée qui l’attend, des collègues qui la salueront, un mari qui ne lèvera pas les yeux de son écran.
Élodie voulut crier. Aucun son ne franchit ses lèvres.
Elle voulut courir après elle, la saisir par le bras, hurler dans la foule des maraîchers — C’est moi, c’est ma vie, vous me l’avez prise. Mais ses jambes ne lui répondirent pas. Elle leva une main vers son propre visage, vers cette joue qu’elle avait sentie si lisse les premiers jours.
Elle ne sentit rien.
Ni la peau. Ni les os. Ni la chaleur du sang. Sous ses doigts, il n’y avait que le froid plat et lisse d’une surface de verre. Elle baissa les yeux vers ses mains : elles étaient pâles, translucides, traversées par la lumière grise du matin. Derrière elles, elle voyait les colonnes du Palais de Rumine — à travers elles.
Alors elle comprit la phrase du Dr Vauthier. Le visage que les autres voient n’est pas votre visage. Le visage que vous voyez dans le miroir n’est pas non plus votre visage. Entre les deux, il y a un écart. Tout mon art consiste à corriger cet écart.
Il ne l’avait pas rajeunie. Il avait fait sortir d’elle l’image — la version parfaite, désirée, invisible — et il l’avait lâchée dans la ville pour qu’elle prenne sa place. Et l’autre, le rebut, ce qui restait quand on avait retiré l’idée du visage, on l’avait laissé là, derrière le verre, condamné à regarder.
VII
Sur la rue de Bourg, ce matin-là, la boutique de maroquinerie ouvrait ses portes. Le commerçant releva le rideau de fer, disposa ses sacs fauves dans la devanture impeccable, ajusta l’éclairage.
Une femme s’arrêta un instant devant la vitrine — manteau gris, écharpe nouée à gauche — pour vérifier sa coiffure dans le reflet. Elle se trouva très bien. Elle sourit à son image, et son image lui rendit son sourire, docile, parfaite, exactement comme il faut. Puis elle reprit sa montée vers la place Saint-François, du pas tranquille de quelqu’un que la journée attend.
Elle ne remarqua pas, au fond du verre, derrière les sacs en cuir fauve, le visage flou et fatigué — le vrai, le seul — dont la bouche déformée par un cri muet appelait, appelait, appelait, sans qu’aucun son ne traversât jamais la vitre.
Et chaque matin, désormais, c’est ce visage-là qui compterait les vitrines de la rue de Bourg. De l’autre côté. Pour toujours.